lundi 2 juin 2008
Baudelaire est mort
Mise en musique du poème "L'homme et la mer" de Baudelaire.

Au milieu des livres, je me sens bien ; je me sens fasciné. J'aime les regarder, lire sur la tranche le nom des auteurs connus et m'extasier comme s'il était extraordinaire de lire les noms de Balzac, Stendhal, Blaise Cendrars ou Gogoll. J'aime les prendre, en lire quelques lignes, chercher, tourner les pages, lire plus loin, et sentir l'odeur du papier lorsque je les colle contre mon visage. Depuis l'enfance, j'aime cette odeur magique, pleine de mysticisme, comme si les lettres étaient la noblesse de l'âme. Depuis toujours, je préfère les livres. C'est dans les livres que j'ai appris à survivre, et que j'ai appris à vouloir vivre. C'est dans les livres que j'ai appris que la morale n'est que ce qui sépare le plaisir des contraintes. C'est dans les livres que j'ai appris à aimer, et à détester. C'est dans les livres que j'ai appris à avoir des idéaux, des convictions, et à être prêt à mourir pour elles. C'est dans les livres que j'ai appris à ne pas être choqué par la norme. C'est dans les livres que j'ai appris à courir, quitte à me casser la gueule parfois, parce que c'est ainsi que j'avance : comme dans l'enfance, c'est-à-dire en désirant de toutes mes forces, en désirant tout, tout de suite, ou alors rien. C'est en lisant que j'ai appris à savoir faire abstraction du reste de la Terre, c'est en lisant que j'ai appris à être seul au monde, c'est en lisant que je me suis construit, que j'ai appris à être entier. Mais Baudelaire est mort, et tous ces acquis issus des phrases me paraissent bien pâles, face à la vie et à l'avenir, face au noir. Pourtant, les livres de Duras sont toujours aussi beaux, comme ceux de Boris Vian, d'ailleurs.
J'ai lu pour aimer, j'ai lu pour rire et pour pleurer, pour être triste ou heureux. J'ai lu pour me souvenir de ces traces enfouies au fond de mon inconscient, pour réparer le passé, pour me distraire de mes blessures, dans une solitude qui m'a accompagné à chaque virage de ma vie et avec laquelle je me sens décidément bien, en sécurité, avec la liberté de ressentir tout ce que je veux, contre les conventions et contre la pudeur. J'ai lu pour comprendre ces sourires qui m'ont fait mal, ces larmes qui m'ont soulagé et ces corps que j'ai touchés, embrassés, désirés, habités l'espace de quelques nuits.
Dans mes lectures, j'ai rencontré des plaines mornes, grisâtres, pénétrées par le brouillard comme un amant qui reste à l'intérieur du corps de l'autre, j'y ai vu le silence des Hommes qui marchaient courbés, sous la menace de cris qui ne passaient des lèvres que dans un vieux film muet hollywoodien en noir et blanc. J'y ai vu des plages pleines d'angoisses, de peurs, de colères et de névroses inguérissables, j'y ai lu avec Stendhal qu'on se distrait de ses chagrins à défaut d'en guérir, j'y ai lu avec Dumas que faire un enfant à l'Histoire était la seule condition avec laquelle le viole s'accorde, j'y ai lu avec Lolita Pille que l'on n'aime plus rien quand on n'est plus aimé, j'y ai lu avec Camus qu'il faut tout donner au présent, à l'instant si l'on respecte l'avenir, j'y ai lu avec Hugo que le mot est un être vivant, j'y ai lu avec Proust que les noms effacés sur les tombes des vieux cimetières sont l'essence des romans, j'y ai lu qu'il n'y a rien de plus précieux que le temps parce que c'est le prix de l'éternité, et j'en ai conclu que le temps est l'arme la plus puissante du monde contre l'amour, contre le désir, contre l'envie, mais aussi contre l'oubli, que le temps est ce qui nous rattrape, nous double, et que l'on passe notre vie à courir après, et au moment de l'agonie, on s'aperçoit qu'on ne pouvait pas y parvenir. Le temps est ce qui construit les romans, les miens, mes écrits. Dans chacun de mes mots, il y a une connotation de temps. Temps qui s'est arrêté le 31 août 1867. Après cette date, plus rien n'est comme avant. C'est le début de la littérature d'aujourd'hui, le début du naturalisme de Zola, l'innocence de Rimbaud contrastant avec l'extrême violence de son vécu, la volupté de Verlaine tranchant avec la force de son personnage. En Histoire, la médiocrité du vingtième siècle réside dans le fait qu'un nombre inégalé d'évènements a eu une répercussion minime sur l'Histoire de l'humanité. En littérature, c'est la même chose : beaucoup de livres et trop peu d'artistes. Heureusement, il y a eu Albert Cohen et le divin Belle du Seigneur, plus grand roman d'amour de tous les temps.
Satan est un esprit dont chacun de nous est possédé, et dont nous ignorons la nature : visiter le Tartare n'est pas la même chose que s'y installer. Mes idées noires, je les aient côtoyées de près, j'en ai même – par simple goût de la contradiction et de la malsaine curiosité – fait mes maitresses, mais jamais mes maîtres. Je suis le décideur – moi et toutes les fonctions inconscientes que comporte mon corps – de ce que je veux, et mon dernier amant sera ce Satan qui n'est un Dieu que pour les fous. Les Histoires désobligeantes de Léon Bloy ne sont que le pâle reflet du Spleen de Paris du plus grand des poètes.
Les tentations des désirs sont dirigées par des diables de sexe féminin, qu'il suffit de déshonorer pour leur faire connaître des orgasmes que même Dieu n'aurait pas osé créé. Peut-être que les déshonorer signifie les ignorer, et ne faire que ce que bon nous semble, jouir dans tous les corps, et dire que l'on éjacule sur Mai 68 comme une offrande. Mais cela semble un peu facile. L'absence de convenances est certainement nécessaire, dans la plus pure recherche de la Liberté. La liberté est dirigée par le diable, l'égalité par Dieu. Je constate encore une fois qu'aucun d'eux n'existaient avant les Hommes. Par chance, nous leur avons offert la vie. Félicitations à la maman.
mardi 20 mai 2008
Mémoires d'une juive

Parce qu'ils étaient six millions.
Six millions de vies détruites pour ce qu'ils étaient.
Six millions de corps entassés ou partis en fumée.
Six millions que l'on a exterminés.
Parce que...
Leur sang coule à jamais dans nos veines.
Il a fait beau, l'été dernier. La petite fille au manteau rouge est partie en vacances avec ses parents et son frère jumeau, au sud de Varsovie, dans une grande maison aux murs blancs. Il y avait un grand parc dans lequel elle pouvait courir, crier, jouer et rire. Avec son frère, ils apprenaient à monter sur des poneys, leur mère leur a montré comment faire des gâteaux. Lorsque le repas était prêt, elle criait « à table », et ils accouraient. Ils allaient se laver les mains et récitaient une prière en famille. Le vendredi, ils allumaient des bougies et la prière durait un peu plus longtemps. Elle, elle n'aimait pas trop la prière, mais leur père disait que c'était obligé, que c'était ainsi qu'on rendait grâce à Dieu.
Et puis il y a eu les bombes. Lorsque le danger est venu jusque chez elle, son frère a eu le temps de se cacher dans la cave avec sa mère. Elle, elle était sous le lit, juste à côté. Et puis les allemands sont arrivés. Ils ont tiré une balle dans la tête de son père et il s'est écroulé sur le sol, sur le tapis qui recouvrait la trappe sous laquelle sa mère et son frère s'étaient réfugiés. Et elle, elle est restée là. A quelques centimètres de son visage, les yeux de son père, révulsés, grands ouverts, exprimant toute la terreur que peut procurer un révolver pointé entre les deux yeux. Il avait un point rouge sur son front, et du sang coulait entre les lattes du parquet. Elle a attendu. Elle a attendu qu'il n'y ait plus aucun bruit, et puis elle s'est levé. Elle a tiré le corps de son père sur le sol, elle a retiré le tapis, ouvert la trappe, et aidé sa mère et son frère à sortir. Ils étaient couverts du sang qui a coulé à travers le sol. Elle n'avait que sept ans.
Il fallait sortir, maintenant. Il fallait se sauver. Se cacher, encore et toujours. Aucun ne soufflait un mot. Rien. Ils n'étaient guidés que par les bruits de leurs propres pas. La rue. Des pas. Il fallait se cacher sous un escalier. Mais leur mère a été découverte. Pas eux. Ils ont couru plus vite. Des cris, des pleurs, et puis une détonation. Ils étaient seuls, maintenant.
Courir, dans la ville. Courir au milieu des ruines, au milieu du froid de Pologne. De rage, elle a arraché son étoile et celle de son frère. Il n'a rien dit rien, il l'a regardé faire, impressionné par son courage, son sang-froid, son inconscience, sa folie, son envie de vivre. Ils avaient froid et le manteau rouge de la petite fille était sale. Leurs mains étaient pleines de terre, de sang. Sur les plaines et les ruines de la destruction, le brouillard était devenu immortel et quelques arbres noirs anorexiques s'élevaient ici et là, comme enfantés par la neige. Ils marchaient pieds nus, et ils cherchaient. Ils cherchaient à survivre. Ils savaient qu'ils étaient en danger de mort. Ils savaient qu'ils ne devaient pas être eux-mêmes. Ils savaient qu'ils devaient tricher. Ils savaient qu'ils devaient sempiternellement se cacher, pour toujours porter un masque. Parce qu'aujourd'hui était éternel, parce qu'il semblait que rien ne pourrait changer. Cela faisait maintenant une semaine qu'ils marchaient ainsi dans la ville, pour échapper à l'horreur, sans rien avoir mangé, en buvant l'eau boueuse des flaques qui était leur unique source de subsistance. Ils cherchaient. Et au détour d'une rue, Ils ont aperçu cet immeuble qu'ils habitaient encore hier. Encore avant-hier. Leur maison, leur maison à demi détruite, leur maison, juste avant que tout cela commence, juste avant l'enfer, juste avant le nouvel ordre de la vie. Ils sont entré. Le corps de leur père n'était plus là. Quelqu'un l'avait emmené. Il ne restait qu'une tâche de sang séché sur le sol. Celui de leur passé. Même le sang n'avait plus de couleur. Il était noir. Tout était noir, gris, vert foncé. La couleur n'existait plus. Elle enleva son manteau. Ils se déshabillèrent entièrement, et ils se couchèrent sur le lit, l'un contre l'autre. Ils se mirent à sangloter doucement, puis s'endormirent. Fatigués. Usés.
Ils ont dormi tout le jour, et toute la nuit suivante. Ils ont été réveillés par des hommes. Des hommes en uniforme qui criaient et qui les ont empoignés. Et puis ils ont du attendre, avec d'autres gens. On les a compté, on leur a demandé leur nom, et on les a battu parce qu'ils n'avaient plus leur étoile. Et puis ils se sont retrouvés dans un train. Le voyage a duré longtemps. Ils sont descendus sur le quai. Là, ils ont été triés comme du bétail : les vieux, les hommes, les femmes, les malades, les enfants. Et chaque groupe a été affecté à un train différent. Ils se tenaient toujours tous les deux par la main, en serrant fort. Le second voyage n'a pas été long. A l'arrivée, on les a encore compté. On leur a coupé les cheveux, on leur a demandé de se déshabiller, et on les a fait entrer dans une immense pièce. Elle serrait son frère contre elle, elle avait peur mais elle ne le disait pas. Au contraire, elle lui disait qu'ils allaient s'en sortir, que tout cela serait bientôt fini, qu'elle avait entendu dire qu'après deux voyages en train, les orphelins étaient envoyés dans des familles d'accueil très riches, vivant dans des châteaux, servant des gâteaux pour le dessert. La lumière s'est éteinte et les enfants ont commencé à crier. Et au bout de quelques minutes, leurs cris ont cessé. La petite fille n'essayait plus de rassurer son petit frère, et son manteau rouge a été brûlé, avec les autres vêtements, avec les autres corps, qui ressortaient ensemble par la cheminée du four crématoire, allant peupler les nuages d'un sang invisible qui salirait l'ensemble de la Terre pour l'éternité.
Peut-être qu'il restera des corps, peut-être qu'il restera des cendres éparpillées au sol, dans les villes, les plaines, les rivières, entre les pierres des immeubles reconstruits, peut-être qu'il restera de la fumée qui vivra un peu dans les nuages qui couvriront d'eau la Terre entière, peuplant nos corps de l'âme de ceux qui ont connu l'horreur, et qui n'ont pas pu y survivre.
Nous sommes tous cette petite fille au manteau rouge qui marche dans la rue, en regardant droit devant elle pour ne pas voir ceux que l'on exécute à bout portant, dans les détonations des armes à feu. Nous sommes tous cette petite fille au manteau rouge qui se cache sous un lit pour ne pas se faire arrêter, en sachant que c'est sans espoir, en sachant que la fin sera une mort atroce.
mardi 13 mai 2008
La décadence des mains
Je ne sais pas écrire avec de la musique, ou alors de la musique classique, pas trop forte. Je ne sais pas écrire dès qu'un petit souci du quotidien vient me hanter. Je ne sais pas écrire lorsque ça devient trop difficile, lorsque la vingtième page est atteinte. Après, je dois me forcer, comme un homme qui fait du sexe et qui ne prend plus de plaisir parce qu'il essaye vainement d'éjaculer. Après, l'orgasme est grand, beau, lorsque le roman est terminé. Je ne sais plus écrire ce qui se présentait avant comme un torrent, comme une évidence, comme un écoulement des substances du corps les plus abjectes et les plus improbables sur la feuille blanche. Aujourd'hui, chaque mot, chaque phrase est un combat. L'écriture n'est plus une envie mais un devoir, comme si j'avais été créé uniquement pour déverser l'abstraction de l'encre noire sur un support aussi quelconque qu'extraordinaire. J'ai l'impression d'avoir fait le tour de tout, le tour de la vie en écriture : le beau, le sale, l'amour, la haine, le dehors et le dedans. Je ne sais plus parler de moi, je ne sais plus parler des autres, je ne sais plus écrire du rêve, je ne sais plus écrire de nouvelles, je ne sais plus imaginer, et cette absence d'envie est une bombe qui vient creuser le cratère de la médiocrité. Mon expérience était l'essence de mes mots, et aujourd'hui, j'ai besoin de vivre dans le silence pour espérer un jour écrire de la manière dont je le faisais avant, avec autant de plaisir, autant de finesse, autant de liberté. Je ne sais plus écrire que du théâtre et quelques vers sur lesquels je gratouille quatre accords, histoire de me la péter alors que je sais bien qu'au fond, c'est de la merde. La guitare, c'est de la merde ; le rock, c'est de la merde ; ce que je fais, ce qu'on fait, nous, musiciens ex-fans des Stones et de Queen, c'est de la merde. Le rock n'est pas un art majeur. La littérature, la peinture, la musique classique, l'architecture sont des arts majeurs. Ceux qui font autre chose ne sont que des fous qui se sont construit un personnage parce qu'ils n'arrivent pas à être assez dingues naturellement, par leur personnalité primitive. L'excellence est une montagne et la platitude n'est finalement qu'un trou qui n'a parfois pas de fond lorsque toute la sève de celui qui écrit s'est évaporée avec les vents érodant les falaises de la création. Alors j'écris des histoires aussi sordides que glauques de partouzes dans des cinémas, de voyages en train, de description de l'état de l'humanité ; j'en suis même réduit à décrire des personnages de films. J'ai sans cesse cette impression que rien ne pourra m'aider à atteindre cette quintessence du plaisir qu'était pour moi l'écriture il y a encore quelques moi(s), cette extase qu'était la simple création de textes dont je pouvais même être fier à l'occasion.
Les forces obscures m'ont quittées, comme un clown qui perd son maquillage et qui redevient l'homme triste, gris, à l'imperméable beige et l'écharpe marron qu'il est dans la vie, qu'il est à l'intérieur, qu'il est vraiment. Les forces obscures sont un Dieu, un père qui viole ses enfants, qui leur promet une belle vie, qui leur promet son amour, et qui les viole un soir dans une rue sombre. Les solutions de soins palliatifs à la trahison n'existent pas. On essaye d'oublier mais on n'efface jamais les violences de cette ampleur. Et puis il y a le sexe, l'alcool, la drogue, qui euphorisent ou font couler des larmes lourdes d'un sens insaisissable, et qui font retomber encore plus bas dans l'oubli, dans la tristesse, dans le spleen, dans la détestation de soi. Peut-être est-ce inapproprié et excessif de parler de détestation de soi lorsque l'on ne parvient pas à aimer écrire, mais quelqu'un m'a appris qu'il faut toujours exprimer son ressenti. Je ressens au fond de moi ce fossé qui se creuse entre l'amour inconditionnel et la haine profonde, entre le blanc et le noir. Je ne sais qu'aimer sans réserve ou exprimer mon exécration, juste pour la jouissance de leur dire, à ceux-là dont les énergies ne sont pas en accord avec les miennes, qu'ils peuvent aller de faire foutre ; juste pour le plaisir de voir leurs visages se transformer du sourire à la surprise, puis de la surprise à l'incompréhension la plus niaise et la plus absurde qui soit. L'Homme est absurde. Toutes ses questions existentielles resteront sans réponses et peut-être est-ce mieux ainsi, peut-être est-ce la preuve qu'il n'a rien à faire là et que l'œuvre de la société qu'il a construite est la destruction. L'art est la destruction des choses, la dissection des idées, des sentiments, des convictions pour finalement n'en faire plus qu'un amas de déchets hautement toxiques que l'on balance dans une inconscience criminelle entre nos salons et nos salles à manger. L'art est ce que l'Homme possède de plus grand, de plus intellectuel, de plus primitif, de plus beau, de plus noble, de plus humain, de plus dégueulasse. L'art est à l'individu ce que l'absurdité est à l'humanité. Tout est destiné à mourir, même nous, même les immortels qui peuplent les livres d'histoire, même ceux dont les tableaux envahissent les musées, même ceux dont les livres anciens habitent les rayons poussiéreux des vieilles librairies de petites rues d'un Paris détruit de l'intérieur, d'un Paris effondré, d'un Paris qui n'est plus Paris. Doisneau est mort, et les pavés qu'on lançait jadis sur les idées sales avec lui. L'Homme ne sert à rien et sa présence sur cette Terre est une grossière erreur. Dieu était bourré et il a fait un pari avec Satan rien que pour s'en mettre plein les poches. Il a fait l'Homme à l'image du diable : corrompu, méchant, pervers, profiteur, violent, raciste, individualiste, juste pour qu'il laisse crever ceux qui ne permettent pas l'inflation de la bourse et ceux qui sont en panne d'inspiration.
Parce qu'il y a la mort. Après les mots, il y a la mort. Que peut faire celui qui ne peut pas écrire à part mourir ? La perte de ses mots est la mort de son âme, comme une vie qui s'est écoulée : un vieux qui n'a plus rien a vivre, qui regarde le passé d'un œil fier, satisfaisant, et avec quelques regrets. Les proverbes sont d'une aberration impressionnante, et moi, je veux juste voir renaître mes doigts. Je veux juste qu'ils nagent de nouveau sur le clavier, qu'ils courent toujours sur ma guitare, qu'ils soient au bout des poings que je lève et qu'ils puissent encore serrer des mains dans les miennes, étreindre une Petite Sœur ou celle que l'on regarde dans les yeux en se disant qu'on est bien à deux et que le monde autour n'existe plus. Sinon, il y a le néant, l'absence de tout, l'absence de vie, l'absence d'envie, comme des vacances d'action, des vacances de quotidien, des vacances de surprises, des vacances de mauvaises nouvelles et des vacances d'idéaux. Et lorsqu'on est fatigué de survivre, c'est à l'intérieur du corps que ça fait mal, c'est le ventre qui se noue dans une douleur insupportable, c'est dans la poitrine que ça tape beaucoup trop fort, à s'en exploser le sternum, c'est dans les épaules trop faibles pour supporter ce monde qui nous tombe dessus comme des anges qui meurent et s'écrasent sur le sol tels des météorites auxquelles plus personne ne fait attention. Alors, après, il y a le noir, ces instants où plus rien ne compte, plus rien ni personne, ces moments où on se fiche de tout, ces jours de désespoir si fort qu'on se dit qu'on ferait mieux de crever maintenant au lieu d'attendre comme un con que le temps le fasse pour nous.
L'amour est une trahison à chaque fois, alors, faisons-le dans du satin, plutôt que contre un mur. Et si c'est impossible, alors les mots sont des crachats d'une laideur humiliante pour celui qui les engendre, qui les édifie, et une insulte pour ceux qui les reçoivent en plein visage. Il faut que nos mots soient sincères, donc beaux, sinon, il est criminel de les montrer. Peut-être que tous ceux qui écrivent – nous tous – sommes des assassins en puissance. Des assassins de la pensée, des assassins du verbe, des assassins de la littérature. L'assassinat est le crime le moins puni, lorsqu'il est immatériel. Mais la vraie punition, c'est l'incompréhension qui devient de la lassitude, de l'ignorance, qui est finalement le prix à payer de la sincérité et la grandeur de l'âme de certains fous.
lundi 12 mai 2008
Cinéma II
Le cinéma des désirs.

On a créé un cinéma. On a créé un cinéma où on a passé des films. Des vieux films en noir et blanc et des films nouveaux, des films américains, des films français, espagnols, italiens, japonais, indiens. On a créé un nouveau genre de film que les spectateurs ne peuvent pas regarder sans les vivre, sans désirer y vivre, y naitre, y jouir et y mourir. On a créé un cinéma avec des drapeaux rouge et noir, on a créé un cinéma révolutionnaire, comme on crée un tribunal. Les personnages vous regardent, vous jugent, vous aiment et vous crachent la souffrance de leurs corps en plein visage, comme une haine profonde et sincère.
C'est encore un film où il va falloir mourir. Tant pis pour les spectateurs qui veulent un beau film d'amour avec des champs fleuris en été et des jolies histoires de princesses qu'on raconte le soir aux enfants pour qu'ils s'endorment. Eux, ils vont dans un autre cinéma, il vont regarder un autre écran. Un écran normal.
C'est l'histoire d'un mec qui va mourir. Il est déjà mort, d'ailleurs. Il est comme Jésus : il peut pas jouer le dernier match du championnat pour cause de suspension. Il écrit qu'il veut qu'on mette ses cendres dans un sablier pour bosser un peu, pour une fois, dans sa putain de vie, et voilà.
Nous, on avait attendu toute la nuit avant de partir au petit matin. Dans le train, on a regardé les gens autour de nous, on s'est amusé à imaginer leurs vies en se chuchotant à l'oreille et en riant, avec des rêves qui viennent des étoiles. Et puis on s'est endormi l'un contre l'autre, alors que le train accélérait, en nous laissant aller là où on ne sait pas, là où le temps est absent, là où la vie est à réapprendre, là où on ne peut pas connaitre les pièges, là où on ne peut pas savoir s'il faut courir vite ou avancer lentement, là où on devient roi et reine en un seul regard.
Il n'a pas su devenir roi. Il n'a été qu'un prince un moment. Avant de boire et de se droguer, avant de finir comme un vieux chanteur oublié, se planter des seringues dans les bras, pour remplacer les clous dans les mains. Il va mourir trop tôt. Les enfants meurent parfois trop tôt lorsque qu'ils sont dans leur vie d'aujourd'hui. Peut-être qu'il n'a pas su rêver assez, aussi. Peut-être que tout cela n'a finalement été qu'une illusion, comme une volonté d'être fou sans y parvenir réellement. Ses désirs le rendent dingue, et il s'est touché sans jamais rien soulager, sans parvenir à ce que son corps ne tremble plus, là, juste sous sa peau, jusqu'au fond de son ventre.
Il est une petite fille qui s'est ouvert les veines dans son bain. Elle s'est ouvert les veines et elle est morte en se touchant, en se caressant, parce qu'elle en avait envie. Parce qu'elle pensait à lui, et imaginer ce qu'il n'a jamais pu lui faire en s'éteignant lentement lui a semblé correct.
Et puis après, il est redevenu un garçon, et puis il est mort. Tous les spectateurs regardaient avec intérêt. Ils adoraient le sexe et ils adoraient la mort. Ils étaient fascinés par l'atmosphère qu'elle mettait dans la salle noire. Ils étaient fascinés par cette impression de Süskind, par les odeurs des autres spectateurs, par l'apparition de désirs jusqu'ici inconnus. Ensuite, la petite boite incrustée dans le mur a ravalé toutes les images, toutes les odeurs, le sang et la mort. Et les spectateurs sont restés encore un petit moment, entre eux, pour apprendre des tours de magie.
mercredi 7 mai 2008
Ici et là-bas
L'enregistrement est encore tout pourri, mais vous commencez certainement à vous y habituer...

Là-bas – c'était il y a seulement treize ans – il y avait un peuple qui en exterminait un autre. Là-bas, il y avait des Hutu qui tuaient. Là-bas, il y avait des Tutsi qui se cachaient. Là-bas, il y avait des machettes. Là-bas, il y avait un printemps qui sentait la mort. Là-bas, il y avait des trous, des fosses communes, où les cadavres étaient entassés, le corps séparé de la tête, et les animaux picorant la coupure faite au niveau de leur cou puant le sang séché. Là-bas, tout puait. Ça puait le sang, ça puait la poussière, ça puait les cadavres et ça puait les êtres humains brûlés. Là-bas, les petites filles ne comprenaient pas pourquoi leurs amies d'avant ne leurs parlaient plus, parce que c'était comme ça, parce qu'il ne fallait pas. Parce que le génocide avait commencé un premier avril par un accident d'avion. Là-bas, ils savaient qu'ils n'allaient pas survivre. Ils savaient qu'ils ne se cachaient que par instinct et qu'eux aussi dans quelques heures, ou quelques jours, ils se feraient couper la tête dans l'unique mouvement d'une lame qui séparerait leur corps en deux parties, avec la consolation d'une vie éternelle auprès de ce Dieu qui regarde les Hommes de son œil bienveillant, tandis que l'autre reste fermé. Là-bas, les filles gisaient sur les trottoirs la poitrine mutilée par des pics, les jupes remontées, le corps coupé en deux, encore et toujours, parce que les balles coutaient trop cher. C'est ce qu'ils avaient dit : il fallait utiliser des machettes pour économiser des balles. Le profit, c'est comme l'horreur : c'est humain.
Là-bas – aujourd'hui – il fait toujours chaud et l'eau n'existe pas. Là-bas, il y a des peuples que le monde ne connait pas et qui respirent les déchets radioactifs jetés par les européens du haut des avions blancs. Là-bas, les enfants sont maigres et les insectes, les mouches viennent manger le sang de leurs plaies qui ne se referment pas. Là-bas, les enfants et les adultes ont tous le SIDA. La bas, ils ne connaissent pas les mots trithérapie, pénicilline, vaccination, préservatif, Nutella, sandwich au jambon. Là-bas, les gamines de treize ans ont déjà deux enfants. Là-bas, les enfants doivent s'aligner dans les steppes avec des fusils à l'épaule. Là-bas, on leur demande de tirer sur d'autres enfants, alignés eux aussi, à deux-cent mètres d'eux, de l'autre côté de la frontière, délimitée par une piste de terre ocre et sèche. Là-bas, les petits garçons regardent leur petite sœur se faire violer sous leurs yeux, regardent leur père se faire battre à mort, regardent leur mère être assassinée d'une balle dans la tête. Là-bas, tout le monde fuit tout le monde. Là-bas, quelques poignées de riz sont une richesse inestimable et là-bas, lorsqu'ils lèvent les yeux au ciel, ils se demandent ce qui peut se passer dans les avions qui passent, ils se demandent comment sont les gens ailleurs, ils se demandent qui sont les Hommes blancs que l'on ne voit qu'à la télé. Là-bas, ils meurent lentement.
Là-bas – aujourd'hui – rien n'est comme ici. Là-bas, il y a des barbelés qu'il ne faut pas franchir sous peine d'être envoyé dans des camps de concentration. Là-bas, il y a des cadavres dans les rues de ceux qui sont morts de faim ou de froid pendant l'hiver. Là-bas, les aides humanitaires nourrissent plus de six millions de personnes. Là-bas, ceux qui n'ont pas à manger dépècent ceux qui agonisent à cause du froid ou des maladies. Là-bas, la lumière n'existe pas. Là-bas, il n'y a pas de libertés. Là-bas, il y a un culte de la personnalité. Là-bas, ce n'est pas Auschwitz ; mais ça y ressemble : les enfants en danger de mort dans les hôpitaux portent tous le même pyjama rayé bleu et blanc et le régime fusille ceux qui tentent de fuir. Là-bas, seules les statues de celui qu'il faut vénérer plusieurs fois par jour comme on prierait Dieu sont éclairées le soir. Là-bas, il n'y a que le béton et la mort. Là-bas, la neige tombe dans les appartements par les fuites dans les toits, et le chauffage n'existe pas. Le vent du nord entre par les fenêtres cassées et des stalactites s'accrochent au plafond des appartements durant les longs mois d'hiver. Là-bas, le peuple crèvent de faim, de froid, d'absence de libertés, mais là-bas, huit pour cent de la population sont militaires. Là-bas les gosses bouffent leurs frères et sœurs, morts, pour espérer survivre un peu, mais ce n'est pas grave, on s'en fout, parce que là-bas, il y a des bombes nucléaires.
Et ici – aujourd'hui – il y a ces appartements pleins de déchets, symboles de la société de consommation. Il y a des appartements pleins de bouteilles, d'emballages en plastique, de papiers chiffonnés qui trainent sur le sol. Il y a cette femme qui cherche du travail depuis vingt ans, mais qui n'en a plus le courage. Il y a cette femme qui vit toute seule, parce que c'est comme ça. Il y a cette femme qui vit toute seule dans ce minuscule appartement de deux pièces que la ville lui a attribué pour vivre avec ses deux enfants de six mois et six ans. Il y a cette femme qui pleure en regardant son gamin dans son berceau qu'elle n'a pas le courage de laver depuis plus d'une semaine. Ici, il y a cette femme qui pleure en regardant le carreau cassé de la salle principale , en sentant le froid envahir son corps parce que le chauffage est coupé, parce qu'elle ne pouvait plus payer l'électricité. Ici, il y a cette femme qui se demande comment faire pour payer à manger à sa gamine, comment faire pour payer la cantine de l'école, comment faire pour aller faire des courses, parce que son loyer lui coûte trop cher par rapport au RMI, parce qu'elle termine les dix derniers jours du mois avec vingt ou trente euros pour faire manger ses deux gosses. Elle se dit aussi qu'eux, ils ne commencent pas dans leur vie avec beaucoup d'avantages. Ici – aujourd'hui – il y a cette femme qui se dit qu'un peu de solidarité, qu'un sourire, qu'un mot gentil, qu'une main sur son épaule lui redonnerait peut-être un peu d'espoir, un peu confiance en elle.
Alors dites, dites-le, que nous, on n'a pas le droit de se plaindre. Dites-le qu'en allant faire les cons dans les rues pour demander l'abrogation d'une loi fasciste, on ne brasse que de l'air. Osez dire qu'il y a pire ailleurs et qu'on n'a pas le droit de protester contre la « totalitarisation » d'idéaux qui remontent à deux cent ans. Osez dire que nous n'avons pas le droit de nous insurger contre la nouvelle devise de la France, « Travail-Famille-Patrie ». Osez dire que la violence insurrectionnelle est vaine. Si vous osez cela, je vous crache à la gueule, au nom de tous ces gosses qui crèvent sous vos pieds, parce que vous les écrasez sans même regarder où vous marchez. Osez dire que nous pouvons être heureux sans regarder autour de nous. J'ose vous dire que vous êtes égoïstes, manipulés, vous aussi, comme en Corée du Nord, comme à Cuba, Comme en Chine, comme en Birmanie, par le pouvoir, par ces nouvelles affiches que l'on voit partout en ville depuis quelques jours et qui ressemblent étrangement à celles qui étaient les seules autorisées dans le Beijing des années Mao, avec un président au visage retouché, rajeuni. Gloire à Pétain, longue vie à la Patrie. Pour profiter, soyons bourgeois, méprisons le petit peuple, et le monde ira mieux.
Le malheur des autres n'a jamais fait mon bonheur. Ayons de l'empathie, et luttons, à mort s'il le faut, parce qu'ici, c'est tout ce qu'il nous reste à faire.
mardi 6 mai 2008
Cinéma I
A l'époque où on avait le droit de fumer dans les salles noires...

Idioties. Débilités. Dire tout et son contraire. Affirmer férocement des choses avec lesquelles on n'est pas d'accord. Se détester le plus possible. Voici mon emploi du temps de la nuit.
Les ombres rouges et bleues que les désirs dessinaient autrefois n'existent plus. Il n'y a plus rien. C'est une projection, c'est une salle de cinéma où le faisceau qui va de la petite boite au grand écran est le temps, et l'image que l'on voit est celle de demain. Un film d'horreur. Un film de mort. Un film dégueulasse. Tellement dégueulasse que certains pleurent. Ceux que ça touchent. Les autres, ils s'en foutent. Ils essayent d'être silencieux, par respect, mais ils s'en foutent. Il pourraient ne pas être là, pour eux, ce serait la même chose.
Et lui il va crever. Il attend juste le bon moment. Il termine ses dernières lettres et il va s'ouvrir les veines. Il va en foutre partout. C'est comme ça, la mort : c'est dégueulasse. C'est dégueulasse pour les autres. S'il y en a quelques uns à qui il va manquer, ils vont pleurer ; et puis ils s'en remettront très bien parce qu'ils sont comme tout le monde : du moment que ce n'est pas eux qui crèvent... Et puis parce qu'ils n'auront plus rien à pleurer. Il auront pleuré assez de larmes de leur enfance pour cette fois-ci. Assez de souffrances. Et puis voir ces plaies béantes devant eux, ce sang dégoulinant, fleuve rempli de la pollution des blessures d'avant, ravivera leurs souvenirs inconscients. Ils se souviendront de toute cette merde et ils se diront que finalement, l'Homme est foncièrement mauvais. Mais lui, baignant dans la station d'épuration de son âme, il saura que certains sont des exceptions. Il saura que seules les filles peuvent comprendre ce genre de sentiment. Il saura juste rire devant ceux qui lui diront que la vie est belle.
Son sang coulera à terre, son sang tombera doucement sur le parquet, d'abord dans un jet puissant, puis dans un filet de liquide limpide et clair, et enfin par goûtes, avant que son corps se soit vidé totalement, avant qu'il ne devienne d'une blancheur religieuse. Et Baudelaire est mort, c'est ce qu'il se dit dans son dernier souffle. Baudelaire est mort alors plus rien ne bouge, ou tout bouge trop vite. Baudelaire est mort et jamais plus aucune joie ne saura être sublimée, jamais plus aucune souffrance ne sera une véritable horreur. Baudelaire est mort et la littérature n'existe plus ; il a emmené les contrastes du monde dans sa tombe, aujourd'hui, tout est gris clair ou gris foncé. Sauf nous.
Il ne sera jamais inutile de crever comme une merde, maintenant que Baudelaire est mort. Baudelaire n'est pas Lamartine, Baudelaire n'est pas l'amoureux transi du lac, Baudelaire n'est pas le vieil homme se contemplant sur la mort de sa fille en magnifiant le sentiment pour donner de la grandeur et de la beauté à son âme. Baudelaire déteste la tristesse, Baudelaire refuse d'accepter le spleen comme un mal nécessaire au poète, Baudelaire refuse que la douleur soit d'une beauté sans fin. Baudelaire est le seul qui ait été capable de détester cette douleur qui était l'essence des romantiques. Alors crève, crevons, crevez, et détestons-nous pour cela. Détestons le monde de nous faire crever. Le destin de l'Homme, c'est de crever. Le destin de l'Homme, c'est la détestation de soi et l'ignorance de l'autre. Si ce n'est pas le cas, sa vie n'est pas terminée. Et jusqu'à son dernier souffle, il vit encore. Un Homme n'est un Homme que s'il est mort. L'Homme est un mort dont les préliminaires se nomment putréfaction.
Le monde est en train de crever. Lui aussi, il s'est ouvert les veines, et ça coule, goûte à goûte. Et bientôt, il n'en restera plus une seule dans ce vaste complexe du corps de l'humanité, ses poumons, ses reins, son foie seront desséchés, à cause d'un estomac trop plein. Le réel, c'est tout. C'est le vivant, le matériel et l'immatériel, l'imaginaire et le vrai. Le réel n'a pas de contraire. Tout ce que l'on se fait pour atteindre des orgasmes nocturnes est réel. Nos habits que l'on déchire sont réels. Les corps des enfants qui s'emmêlent au petit matin sont réels. Et l'écriture – l'art pour l'art – est un don céleste que des forces occultes nous octroient pour quelques minutes, quelques heures, comme des ondes blanches, translucides et inconscientes venues de dimensions que l'on ne connaitra pas ici.
La mort est dégueulasse. Elle n'est rien. Elle est vide. Elle ne possède que ce minuscule espoir que les résidus inconscients de notre vie ne viendront pas trop polluer l'avenir. Peut-être que notre destin est beau... Ce ne sera pas pour cette vie-là, c'est tout. Il faudra vivre ailleurs, dans un monde qui ne nous appartiendra pas, que nous ne pourrons pas détruire, que nous ne pourrons que toucher du bout des doigts comme Baudelaire touchait ses mots et ses vers. Les dimensions que nous parcourrons seront claires, comme des nappes de brouillard que des enfants auront fabriquées avec du coton. Il faudra juste espérer que nos vies d'après seront plus belles que ce monde. Aujourd'hui, ouvre les yeux, ferme-les, fais un tour sur toi-même : tu viens de ne pas regarder l'horreur.
Et lui, maintenant, son corps a durcit, on peut le balancer dans la terre, pour qu'il se fasse bouffer par les vers, et le film est fini. Vivement la prochaine séance.
jeudi 1 mai 2008
Traducteur de sens
Le monde est plein de couleurs que nous pouvons attraper au creux de nos mains au détour d'un regard, d'un voyage, d'une photographie. Nous pouvons connaître son histoire. Mais baigné dans une culture différente, nous ne pouvons en saisir tous ses mystères. Voir, et écrire. Nous ne sommes pas nos écrits. Nous ne sommes que des traducteurs de nos sens ; écrire, c'est être contraint par le monde à en écrire les paysages, les mouvements, les atmosphères, les impressions, les sons, les odeurs, les textures, l'intérieur et l'extérieur des personnages. Les forces célestes nous donnent nos mots. Les forces célestes nous donnent le parfum des phrases. Les forces célestes guident nos doigts qui courent à toute vitesse sur le clavier.
L'écriture, c'est une femme qui, lorsqu'elle se déshabille, nous oblige à décrire son corps dans les moindres détails. Écrire le grain de sa peau, la couleur de ses yeux, celle de ses cheveux, la forme de son nez, la douceur de sa bouche, son cou, ses épaules...
Ma cigarette se consume toute seule dans le cendrier lorsque j'écris. Toutes les nuits mes cigarettes se consument toutes seules. La fumée fait des nuages en dessous du plafond et mes guitares sont silencieuses. Le matin, je pars.
Et puis les nuits. Les autres nuits. Les nuits avec la musique à fond dans les salles remplies de fumée, de cris, de rires, de discussions animées sur la politique, le cinéma, la musique, l'Histoire, la psychologie, la philosophie, qui de Danton ou Robespierre avait la meilleure idéologie dans son contexte historique ? Duras est-elle réellement incomparable ? la gauche et son idéologie existe t-elle encore ? qu'est-ce que la Révolution ? la révolution individuelle est-elle indispensable pour entraîner une révolution sociale ? pourquoi Klapisch est-il si populaire ? pourquoi les relations entre les hommes et les femmes sont-elles si complexes ? Ne pas dormir, continuer, jusqu'au petit matin, et puis partir. Une petite gare de province, un dimanche matin, un seul train toutes les heures et quelques personnes à l'intérieur. Il y a des jeunes qui, comme moi, doivent rentrer chez eux, des gens d'une quarantaine d'années avec des sacs qui vont peut-être passer la journée dans leur famille, ou des vieux qui ne conduisent plus. J'achète mon billet à la seule borne automatique. Deux euros cinquante. Il est huit heures du matin ; je marche un peu, et puis je sors sur le quai. J'allume une cigarette. Deux jeunes sont assis sur un banc ; ils parlent fort, écoutent de la musique que je déteste. Ils me regardent du coin de l'œil ; je fais exprès de les fixer et ils détournent les yeux. Une télé en noir et blanc indique la voix pour les trains. Je marche de long en large. Je ne dis rien. J'observe la gare, les gens, les quelques bancs, là-bas, de l'autre côté des rails ; les poteaux qui soutiennent les toits recouvrant les quais sont rouillés, mangés par le temps, maigres ; derrière le grillage, les branches des arbres anorexiques semblent s'être arrêtées de vivre pour toujours. Le temps est gris, un peu humide, bien qu'il ne pleuve pas ; il ne fait pas froid, mais je supporte ma veste au dessus de ma chemise blanche un peu salie par les cendres que je n'ai pas mises à temps dans un cendrier. J'attends. Encore un quart d'heure. J'ai un livre dans ma poche. J'essaye de l'ouvrir ; je n'arrive pas à lire et je le ferme presque aussitôt. J'allume une autre cigarette, je croise deux adolescentes qui discutent à voix basses, je descends l'escalier de ciment un peu cassé et je me sens sur le quai d'en face. Je les observe tous de plus loin : les vieux, les jeunes, les gamins qui écoutent leur musique de merde, les adolescentes ; il y a une mère avec sa gamine, un contrôleur de la sncf qui a l'air de se faire chier, adossé au mur, avec son talkie-walkie dans la main, mais sans personne à qui parler. Tout est calme, en ce dimanche matin, et une atmosphère grise pèse sur ce lieu sans l'alourdir, où le temps semble s'être arrêté. Je suis fatigué, je dois avoir les yeux gonflés de n'avoir pas dormi et lorsque je les frotte, je sens le maquillage qui glisse sous mes doigts. Mes cheveux ne sont plus aussi ébouriffés qu'hier soir.
Le train arrive ; il fait du bruit. Je balance ma cigarette sur les rails sous les yeux du contrôleur qui m'engueule un peu parce qu'on n'a pas le droit de fumer, je l'écoute à peine et je monte dans un wagon au hasard, je m'assois contre la vitre. En face, une fille est allongé sur deux sièges et dort. Le train est presque vide. Derrière moi, un homme a des écouteurs sur les oreilles et lit une revue scientifique. Un peu plus loin, deux vieux discutent à voix basse. Le paysage défile. Et puis le tunnel qui passe sous la montagne qui me fait mal aux oreilles. Au bout d'une demi-heure, le train arrive enfin à la gare que je connais bien, la mienne. Je n'ai pas le courage de marcher vingt minutes jusque chez moi, alors je me dis que ma voiture me serait bien utile dans ces moment-là si elle n'était pas décédée, et je prends un taxi. Le chauffeur a l'air un peu surpris de me voir. Je dois avoir une tête déplorable, et il me dit avec un sourire et un clin d'œil que ma nuit a du être arrosée. Je dis oui. Il essaye d'engager la conversation, je ne réponds pas. Je n'ai pas envie de parler. Je veux me baigner dans le silence de ce dimanche matin. Je paye, je rentre chez moi, et je vais me coucher. Dans deux heures, il faudra se lever. Plus tard est un autre jour.